Hong Kong

Tout habitant de Shenzhen digne de ce nom passe au moins une journée par mois à Hong Kong. Pour le boulot, pour le shopping, pour régler des histoires de visa ou simplement pour visiter, il y a toujours une raison de faire un saut depuis Shenzhen jusqu’à sa fameuse voisine. Ayant lui-même parcouru l’endroit à plusieurs reprises avec une curiosité avide, l’auteur de ces lignes s’avoue assez impressionné : Hong Kong est une remarquable bizarrerie.

C’est tout d’abord un territoire compliqué. Composé d’une péninsule et d’un chapelet d’îles plongeant dans la mer de Chine d’un bleu tout à fait recommandable pour les cartes postales, Hong Kong offre une belle sélection de criques désertes, sentiers de randonnée côtière et plages de sable fin. La grande majorité de Hong Kong est occupé par des collines escarpées à la végétation dense, et aux pentes trop raides pour permettre une quelconque construction.

Pour compenser, chaque parcelle de terrain constructible est couverte de ville verticale à la densité affolante, enchevêtrement de gratte-ciels glacés et de tours d’habitation plus ou moins décaties, avenues brillantes cachant un dédale de ruelles et d’escaliers planqués, arrière-cours décrépies, appartements minuscules et raccourcis louches. Chaque rue est encombrée d’un impossible fatras d’enseignes lumineuses. La nuit, Hong Kong est baignée de cette espèce de lumière bleutée des néons qui se reflète sur les vitrines, le flot continu des taxis, et sur les visages de la foule incessante, variée et invariablement pressée. C’est envoûtant – et épuisant : une telle intensité visuelle n’est pas sans conséquence pour le visiteur.

Hong Kong et son spectacle a trois plans : la jungle naturelle, celle des hommes, et la mer.

Hong Kong et son spectacle a trois plans : la jungle naturelle, celle des hommes, et la mer.

Dans le cœur historique de Hong Kong Island, la ville se parcourt en trois dimensions. Les boulevards passent les uns au-dessus des autres, laissant juste assez de place pour construire quelques bâtiments bas entre les piles de pont. Une passerelle munie d’interminables escalators monte à l’assaut des pentes et permet de parcourir tout le quartier sans toucher terre, créant ainsi une deuxième rue au-dessus de la rue. La densité crée par ailleurs un potentiel infini d’arrangements incongrus. A Hong Kong, vous pouvez trouver une minuscule église aménagée dans un appartement au 4e étage d’un immeuble vieillot. Le zoo n’a pas d’éléphants, mais on peut y apprécier la technique des flamands roses, qui savent se tenir sur une seule patte – c’est toujours ça de gagné en place au sol.

Hong Kong a une trajectoire historique unique. Les Anglais s’emparent en 1842 dans des circonstances peu glorieuses d’un territoire alors à peu près vide et insignifiant. Ils ont un plan : créer de toutes pièces une ville entièrement vouée aux affaires, libérale et ouverte sur le monde. Vieux rêve de l’élite britannique… Ce projet sera mené à exécution de main ferme et avec brio par les gouverneurs successifs importés directement de Londres. A l’exception des années sombres de l’occupation japonaise pendant la seconde guerre mondiale, le Hong Kong britannique fut un havre de stabilité et de prospérité au milieu du tumulte asiatique, qui accueillit au fil des ans un nombre croissant de Chinois fuyant les troubles qui agitaient le reste du pays, et d’occidentaux ambitieux venus monter leurs affaires.

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Hong Kong n’a jamais dévié du programme initial. Politiquement, l’endroit est une expérience enthousiaste de capitalisme dérégulé à l’extrême. Peu ou pas de taxes, protection sociale inexistante, politique de laissez-faire absolu : on est dans une espèce de sauvagerie primordiale d’une efficacité redoutable. Evidemment, un tel système amène son lot d’histoires individuelles frappantes, entre success stories faramineuses pour certains, et vulnérabilité abjecte pour d’autres, notamment les nombreux travailleurs migrants venus des Philippines ou du Pakistan. Il amène aussi une mentalité particulière : la majorité de la population reste bien plus préoccupée par ses revenus que par ses droits civiques. Plus prosaïquement, il a également amené un nombre incroyable de banques et autres services financiers qui se tirèrent la bourre à partir des années 1980 pour construire le gratte-ciel le plus flamboyant.

Et puis soudainement, Hong Kong changea de pays. Le 1er juillet 1997, le territoire emprunté 155 ans plus tôt par Sa Majesté est rendu à la Chine. Résultat, aujourd’hui Hong Kong est un peu à la géographie mondiale ce que l’ornithorynque est au règne animal. De son passé anglais, Hong Kong a les bus à impériale, la circulation à gauche, des noms de rue tels que Queen’s Road, et la détestable habitude de verser du lait dans le thé. De son code génétique chinois, elle a la cuisine, les restaurants tassés, les temples taoïstes, et les marchés vendant des masses de trucs mal identifiés à toute heure du jour et de la nuit. Elevée depuis la petite enfance par une mère-patrie adoptive, la ville navigue entre esprit londonien et traditions cantonaises et ne semble appartenir à aucun pays. Si le territoire est bel est bien en Chine, les diverses évolutions ont amené beaucoup trop de particularités endémiques pour que le résultat soit soluble dans quoi que ce soit.

Chez ces gens-là, on ne marche pas, monsieur. On court.

Chez ces gens-là, on ne marche pas, monsieur. On court.

Entre Hong Kong et le reste de la Chine (dite Chine continentale), les différences politiques, historiques et culturelles sont énormes. Sur le terrain, ce n’est guère plus convivial. On a beau être à l’intérieur d’un seul et même pays, il existe toujours une frontière sévèrement contrôlée entre Hong Kong et le continent – au nord de la frontière, c’est Shenzhen. Les Chinois de Hong Kong n’ont pas le même passeport que les continentaux, et il faut un visa pour passer d’un territoire à l’autre. Hong Kong n’a pas non plus la même monnaie, ni la même langue : on y parle le chinois cantonais et pas le mandarin (qui est historiquement la langue de Pékin), et les deux langues sont mutuellement inintelligibles.

Les relations des deux côtés de la frontière sont compliquées. Depuis des décennies, les Hong Kongais considèrent les continentaux (et aujourd’hui, particulièrement ceux de Shenzhen) avec une condescendance affichée, celle qu’on réserve aux voisins rustauds et envahissants qu’on est obligés de tolérer bien malgré soi sur le terrain d’à côté. En retour, les continentaux pestent contre ces Hong Kongais arrogants, élitistes et dépassés. Comme d’habitude, les deux côtés ont raison à leur façon, c’est compréhensible (si vous êtes d’humeur bienveillante), ou aucun des deux ne comprend rien à l’autre, c’est désespérant (si vous êtes désabusé, et/ou si c’est lundi).

Hong Kong, c’est aussi ça.

Hong Kong, c’est aussi ça.

On dit généralement de Hong Kong que c’est l’endroit « où l’Orient rencontre l’Occident ». Pour être complet, on peut ajouter « … et où les deux sont brutalement compressés jusqu’à obtenir autre chose ». Si vous souhaitez vous en faire une idée sans vous cogner treize heures d’avion, vous pouvez vous plonger dans une des merveilles incongrues de Hong Kong : son cinéma – petit guide personnel ci-dessous.

 

Appendice : cinema de Hong Kong

 

Le principal produit d’exportation de Hong Kong, c’est le cinéma d’arts martiaux. Au début des années 1970, le monde découvre les coups de pieds fulgurants, les miaulements improbables et les ralentis foireux du génial Bruce Lee, qui ira jusqu’en Italie tatanner un Chuck Norris poilu sous les arcades du Colisée dans une scène totalement surréaliste – et hilarante. Interminables séances de craquages d’articulations, bastons chorégraphiées, kitscheries en tous genres : le film d’arts martiaux moderne, sous-genre délectable, venait d’atterrir. Jackie Chan reprendra le flambeau quelques années plus tard, en ajoutant une dose d’humour qui ne fait pas de mal. Parfait pour un dimanche après-midi pluvieux.

Bruce Lee, Way of the Dragon (1972)
Jackie Chan, Project A (1983)

Autre genre, autre succès, les thrillers policiers basés sur la longue histoire locale avec les Triades. Infernal Affairs est tellement bon que Martin Scorsese en a fait un remake presque inchangé avec The Departed (Les Infiltrés en VF).

Andrew Lau et Alan Mak, Infernal Affairs (2002)

Et si vous ne craignez pas les films atmosphériques recommandés par Télérama, plongez dans In The Mood For Love, errance sentimentale dans le Hong Kong des années 1960 : c’est extraordinaire.

Wong Kar-Wai, In the Mood for Love (2000)

Hong Kong

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